drapeau mex

Carnot à l’heure mexicaine

1900 – 1940

ubaye

 

Avant-propos

Remerciements

Première partie

Deuxième partie

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Troisième partie

Quatrième partie

Cinquième Partie

Sixième Partie

Postface

Table des matières

Plan – Villes de Cannes et du Cannet

Deuxième partie

Bienvenue au quartier Saint-Nicolas - Année 1908

 

Chapitre 7

Quand le bâtiment va, tout va !

 


Cannes – Hôtel des Îles Britanniques, 9, boulevard d’Alsace

Quand le bâtiment va, tout va ! dit le proverbe. Le bâtiment va bien, va de mieux en mieux. Les nouvelles constructions du quartier Saint-Nicolas sont si nombreuses qu’il est à prédire que la main-d’œuvre fera bientôt défaut. Qu’on en juge ! Au nord des terrains de l’hôtel des Ïles Britanniques, plusieurs villas sont en construction ; au boulevard Carnot et dans les rues adjacentes, elles poussent comme par enchantement ; le long de l’avenue Saint-Nicolas, il en est de même. Les ouvriers du bâtiment ne chômeront certainement pas. Partout s’élèvent des échafaudages. Là, c’est une mignonne petite maison, genre chalet ; plus loin, on édifie un joli édifice de deux étages ; à deux pas, ce sont des immeubles de rapport. Maçons, terrassiers et manœuvres travaillent depuis 6 heures le matin jusqu’à 6 heures le soir. C’est un va-et-vient presque continuel de charrettes apportant des matériaux. Le quartier Saint-Nicolas et ses alentours jusque-là délaissés, sont l’objet de toutes les transactions. On ne reconnait plus les lieux ; en un rien de temps, on a vu s’édifier tant et tant d’immeubles que bien malin serait celui qui voudrait prétendre connaître ses voisins. Il ne restera bientôt plus un seul espace de libre. Voilà donc ce coin délabré de notre ville couvert de confortables et jolies habitations.


Cannes – Travailleurs du bâtiment


Les acheteurs se pressent. Une clientèle nouvelle que nous avons appelée de tous nos vœux. Depuis le lâchage de la clientèle huppée, si fantasque et capricieuse, les portes de notre paradis cannois se sont enfin ouvertes toutes grandes aux petites bourses, sans particules certes, mais d’une fidélité à toute épreuve. Médecins, notaires, industriels, hommes d’affaires, rentiers n’ont pas l’intention de bouder leur plaisir. Nous ne remercierons jamais assez Messieurs Proal et Reynaud d’avoir vu juste et d’avoir montré le bon chemin.

Moins de villas, plutôt des immeubles à étages se gorgeant de soleil. Des constructions somptueuses dans leurs décors que l’on dit « Art nouveau ». Toutes plus originales les unes que les autres. D’un goût exquis. Ravissantes guirlandes de fleurs ou de fruits. Un livre d’images que l’on se plaît à découvrir de volutes en volutes, de courbes gracieuses en gaieté et volupté. Jardinets à l’avant qui fleurent bon l’oranger, la myrte ou la citronnelle. Et le soir venu quand chacun rejoint son logis, c’est la farandole des Jean-Pierre, Grappes d’Or, Bisalta, Gyptis, Trèfles, Graciosa, Armitelle ou Bléone qui chantent les louanges des Barcelonnettes descendus jusqu’à nous pour y répandre la joie de vivre.

 


Plaque décorative – Céramiste H. Cros

On dit que bientôt d’autres lotissements verront le jour tout au nord sur le plateau de Cannes et du Cannet, non loin du château des Broussailles, dans les lieudits des Cougoussoles, Hautes-Vallergues, Aubarède peut-être. On s’affaire déjà à continuer le réseau d’égouts. Si cette tâche fut aisée au quartier Saint-Nicolas où l’entrepreneur, M. Jean Giraud, a promptement mené cette besogne, tout là-haut le travail est un peu plus long, car les ouvriers doivent attaquer le sous-sol des rues et chemins, à la mine. Un sous-sol composé d’un roc très dur formant une épaisse arête dont aujourd’hui on extrait encore à peu près toutes les pierres nécessaires aux constructions de Cannes et du Cannet. On parle d’une disparition prochaine des fours à chaux et des carrières. Mais tandis que nous devisons, que se passe-t-il au quartier Saint-Nicolas ? Vite, allons voir !

 


Plaques décoratives – Céramiste H. Cros

 

Terrible catastrophe
Une maison en construction s’effondre. Deux morts. Quatre blessés.


L’événement
Une épouvantable nouvelle nous parvenait hier soir, vers cinq heures et quart. Un irréparable malheur venait de se produire au quartier Saint-Nicolas, dans une maison en construction. On disait tout d’abord qu’il y avait des dizaines de morts et des vingtaines de blessés.


Sur les lieux  
Immédiatement, nous nous rendons sur les lieux de l’accident. A notre arrivée, il fait déjà nuit. Des curieux stationnent autour de la maison effondrée, commentant le douloureux événement. Les secours sont arrivés. Prévenus en hâte, M. Ségur, commissaire de police, son secrétaire et le commissaire central arrivent à leur tour pour enquête et mesures d’ordre. Ils sont bientôt rejoints par notre sympathique juge de paix, M. Léon Maubert, et par quelques conseillers municipaux. Le service d’ordre constitué par les forces de police disponibles, consiste à éloigner les curieux qui, avides de détails, risquent de payer de leur vie leur désir de voir de près la scène.


Le déblaiement
Dans cet amoncellement de pierres, poutres et plâtras, le sauvetage est des plus difficiles. Cependant, nos braves pompiers, malgré les dangers qu’ils courent, n’hésitent pas à porter secours aux victimes, et vers six heures, les morts et les blessés sont transportés à l’hôpital.

Les causes de la catastrophe
Heureux serait celui qui, à la première heure, aurait pu donner une version plausible, une hypothèse vraisemblable de la catastrophe. Les commentaires vont leur train. Des maçons, des ouvriers du bâtiment qui, en rentrant de leur travail, ont appris l’épouvantable nouvelle, donnent leur avis. Selon eux, les matériaux sont de qualité inférieure. La précipitation avec laquelle doivent s’effectuer les travaux pour être terminés en temps utile, pourrait expliquer la catastrophe. Peut-être que les précautions d’usage n’ont pas été observées.


Les victimes
Deux morts furent d’abord retirés des décombres, écrasés par des blocs de maçonnerie. La nouvelle comme une traînée de poudre s’étant répandue en ville ; bientôt les abords de la rue Jean Goujon sont noirs de monde. Les pompiers transportent un cadavre sur une civière. Sur un tas de sable, un rescapé est étendu. Nous l’interrogeons. Il nous explique que brusquement, il a été précipité du haut d’un échafaudage sur lequel il était perché.
Un autre rescapé, tout heureux de s’en être tiré à si bon compte, nous dit être resté   accroché à un pan de muraille. Encore agile malgré son âge, il a pu se tirer de sa dangereuse position. « Un bien vilain quart d’heure », nous dit-il en manière de conclusion. Mais aussitôt son visage se rembrunit ; il songe aux camarades moins heureux que lui, qui, ce soir, ne rentreront pas à la maison. Et ses yeux se mouillent de larmes. Nous nous rendons à l’hôpital, et là sur les dalles de la morgue gisent deux cadavres. Tous deux ont la boîte crânienne défoncée, le thorax brisé et des contusions multiples sur tout le corps. La mort de ces deux malheureux a dû être instantanée. Nous arrivons dans la salle où, d’urgence, ont été admis quatre blessés. En toute hâte, nous nous rendons dans la famille de l’un de ces morts. Brisée par la douleur, pleurant à chaudes larmes, sa veuve nous reçoit. Pauvre femme ! Nous respectons son chagrin et, émus, nous quittons la rue de Titien (rue Léon Noël).


Les causes de la catastrophe
Nous ne sommes pas architectes, encore moins ingénieurs, mais de tous les racontars que nous avons saisis, il en résulterait que la construction de l’immeuble a été hâtive et que le treuil montant les matériaux, aurait été une des causes principales du sinistre en provoquant l’ébranlement des murs.


L’enquête
M. Ségur, l’actif commissaire de police du 2ème  arrondissement déclare que la tâche est des plus délicates et qu’il ne lui appartient pas de se substituer au magistrat instructeur qui informera cette affaire. Nous n’avons, par conséquent, pas à discerner l’étendue de la quote-part des responsabilités encourues par les constructeurs. Nous nous devons de respecter notre impartialité coutumière.


Les explications de l’entrepreneur et de l’architecte
M. Raybaud, l’entrepreneur de maçonnerie qui est lui aussi une des victimes de la catastrophe, victime morale s’entend, ne pense pas que les dernières pluies aient compromis la solidité de la maçonnerie. Au contraire, les enduits lavés par la pluie ne se boursouflent pas. Quant à l’hypothèse d’un ébranlement de la façade par le treuil, M. Raybaud déclare que toutes les précautions avaient été prises quant à la solidité de l’installation de ce treuil. Toutes les consignes avaient été données aux ouvriers. Aucune explication technique ne saurait être retenue pour expliquer la catastrophe. Quant à M. Cauvin, l’architecte qui a établi les plans et les devis de la maison fatale, il tient à affirmer que la maison ne présentait aucune particularité ; les portées n’étaient pas considérables, les murs avaient l’épaisseur plus que suffisante. Il croit à l’influence des dernières pluies nettement défavorables à la maçonnerie. Et sur ce point, il est en contradiction avec M. Raybaud. Chaque choc imprimé au treuil provoque des vibrations à l’échafaudage. Peut-être que l’un des ouvriers aurait créé un choc plus violent par une charge trop lourde de la benne. Ce pourrait être une explication. Pour la conforter, il est à remarquer que certaines parties de la façade sont restées intactes. Il suffira de faire confirmer cette hypothèse, au besoin, par des experts.
Dans l’attente de plus de nouvelles, nous adressons dès aujourd’hui, nos condoléances aux familles endeuillées et faisons des vœux pour le prompt rétablissement des blessés.
Le  Littoral, le 18 novembre 1911

 

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