- Les travaux de percement du boulevard de la Foncière sont en cours. Il est aussitôt demandé d’établir sur la nouvelle voie résolument moderne, une ligne de tramway. La Société Foncière Lyonnaise en fait officiellement la proposition à la ville de Cannes, le 26 mai 1882.
Il serait bon de doter le nouveau boulevard reliant Cannes au Cannet, de ce moyen de transport qui rencontre les faveurs d’un grand nombre de villes en France et à l’étranger. Le départ se ferait au pont de Grasse et l’arrivée aurait lieu en un point aussi central que possible du nouveau Cannet, sur le boulevard de 15 mètres de largeur, tout près de la rue Saint-Sauveur.
Cette entreprise jusqu’à présent impossible à Cannes à cause du peu de largeur des rues de cette commune, est aujourd’hui envisageable sur le nouveau boulevard d’aussi grande largeur.
Le tramway n’aurait qu’une seule ligne ferrée à implanter sur le côté Est de la chaussée, et ferait la navette du Nord au Sud, de la station cannettane à la station méridionale cannoise.
Les frais d’installation seraient entièrement supportés par la Société Omnium Lyonnais, et une usine de production d’électricité verrait le jour dans le périmètre de l’octroi, sur la commune de Cannes, non loin du square.
Voilà qui est dit ! Le Conseil municipal approuve cette proposition à l’unanimité de ses membres. La Société Omnium Lyonnais est priée de mettre en œuvre la décision. Puis on se congratule d’avoir mené si rondement l’affaire.

Mais chacun ici à Cannes, ne partage pas pour autant l’enthousiasme du Conseil municipal. Une forte opposition voit le jour. Les protestataires ont compris qu’une ligne de tramway en appellera d’autres et que c’est la fin programmée de la traction animale ; ce sera la disparition à court terme des privilèges et monopoles accordés pour l’exploitation d’omnibus dans les limites de la ville, et la ruine des Grandes Remises et de leur service de fiacres.
La question du tramway enflamme la ville. Pétitions, articles virulents dans les journaux qui dénoncent les graves inconvénients de ce moyen de transport que l’on refuse catégoriquement. Les commissions succèdent aux commissions, les enquêtes aux enquêtes. Pour répondre aux détracteurs, le Conseil municipal se veut rassurant. Non, il n’y a aucun danger de mort pour l’homme ; l’innocuité du système électrique est prouvée. Quant aux chevaux, pourquoi ne feraient-ils pas bon ménage avec le tramway comme cela a été constaté ailleurs ? Même s’ils se cabrent dans un premier temps, ils finissent à la longue par s’habituer. Pour ce qui est de la Croisette, nous prenons l’engagement solennel qu’elle sera à jamais préservée de l’installation éventuelle d’un tramway, bruyant et inélégant.
Mais rien n’y fait. La proposition de la Foncière Lyonnaise acceptée dans un premier temps, est finalement repoussée.

Le 31 juillet 1896, soit 14 années après la première offre de la Foncière Lyonnaise, le Conseil municipal examine le rapport de la dernière enquête officieuse relative à la question du tramway. Il est dit qu’une étude très complète a été menée sur tous les tramways existant dans la France entière.
En préambule, chacun s’accorde à penser que la traction animale qui date de 1870, ne répond plus aux exigences de la vie moderne. La traction animale a vécu. Des villes telles que Lyon, Rouen, Nice, pourvues de la traction animale, sont en instance aujourd’hui de changer de système. D’ailleurs, le coût de cette traction animale est trop élevé, sa vitesse trop faible, son service insuffisant. Son prix par kilomètre-voiture revient à 0,60 centimes au minimum, sans compter les frais occasionnés à une ville pour payer les balayeuses des rues chargées de ramasser le crottin !
Le système de tramway avec machine à vapeur est écarté. Il ne conviendrait pas à Cannes d’en être doté. Sous aucun rapport, une ville d’un tel caractère ne saurait subir le dégagement de gaz délétères provenant de la combustion à laquelle il donne lieu, le bruit, la lourdeur des véhicules et la fumée dégagée. De plus, la présence d’une chaudière et d’un foyer, en dehors des chances d’incendie et d’explosion, maintient à l’intérieur du véhicule, une température suffocante et désagréable. Et ces machines à vapeur ont par ailleurs, la plus grande peine à gravir les pentes, même les plus faibles.
La traction par l’électricité et par l’air comprimé est de loin préférable. Parmi les 4 catégories de traction par l’électricité, nous en laisserons trois de côté, le tramway à caniveau souterrain, le tramway à contact de surface, le tramway à accumulateurs, pour ne retenir que le tramway à fil aérien dont les résultats sont les plus satisfaisants dans les villes qui l’ont adopté. Il fonctionne parfaitement au Havre où aucun reproche n’a pu, jusqu’ici, lui être adressé. Genève, ville réputée pour son luxe et son respect de l’esthétique, a adopté le fil aérien. A Rouen, le fil aérien a fait complètement ses preuves. Nos délégués se sont rendus à Grenoble qui vient d’adopter la traction électrique avec conducteurs aériens. A Marseille, même satisfaction, de même qu’à Lyon. Le système à fil aérien, excellent à tous les égards, est fort répandu jusqu’en Amérique si nous en croyons les correspondances qui nous sont adressées par M.M. les ingénieurs.
Les conclusions de l’enquête sont votées à l’unanimité du Conseil, moins une voix, celle de M. Chauve, qui s’abstient.
La décision est prise : Cannes aura un tramway électrique à fil aérien.

On se tourne aussitôt vers Monsieur Janicot, ingénieur civil des Mines, secrétaire de la société dénommée  L’Omnium Lyonnais  pour créer une filiale, la Compagnie des Tramways de Cannes - T.C.A. -, qui sera légalement constituée le 15 février 1898 pour une durée de 75 ans ; son siège social sera celui de l’Omnium, 38, rue Thomassin à Lyon.
Un cahier des charges est établi pour la création et l’exploitation de la future ligne qui sera mise en service, à titre expérimental, sur le boulevard Carnot, conformément aux dispositions exposées en Conseil municipal, quatorze ans plus tôt, le 26 mai 1882. Une précision est cependant apportée à l’usine destinée à transmettre l’énergie au matériel roulant à construire dans le périmètre de l’octroi de Cannes : le personnel attaché à l’usine, aux ateliers de réparations et à l’exploitation de la ligne, devra être essentiellement français.

Le premier tramway cannois est mis en circulation sur le boulevard Carnot, en 1898, en tout point comparable au « trolley » lyonnais.
Le confort, dans un premier temps rudimentaire, s’améliore au fil des années. Les nouvelles voitures, plus longues, offrent 39 places dont 23 assises, 11 en première classe et 12 en seconde classe ; les banquettes sont à dossier réversible, celles de première classe sont garnies de rotin tressé, celles de seconde classe sont en bois, avec lames de teck et de noyer blanc alternées. Les plates-formes aux extrémités, prévoyant pour chacune 8 places debout, ouvertes aux quatre vents, sont protégées par un vitrage frontal.
Le premier accident notable surviendra le 7 avril 1899. Une motrice roulant à une vitesse excessive dans la descente du Cannet, déraille et se couche sur la chaussée. On ne déplore  que des blessés légers.

Si l’on apprécie le tramway pour sa commodité et sa rapidité, le fiacre, voiture à cheval qu’on louait à la course ou à l’heure, reste néanmoins très prisé et aura encore de beaux jours devant lui. Le tramway est réservé aux sorties d’affaires ; le fiacre, aux promenades mondaines et aux sorties élégantes.
La station de fiacres établie à l’entrée du boulevard de la Foncière, suscite quelques critiques. Bien que d’une situation parfaite, à proximité des habitations, on déplore les dégradations causées par les sabots des chevaux qui creusent le macadam flambant neuf de la chaussée, ce revêtement fait de pierre concassée et de sable aggloméré au moyen de rouleaux compresseurs. Il est alors décidé pour remédier à cet inconvénient, de paver sur toute la longueur de la station, la partie de la voie réservée aux fiacres et aux chevaux.
Mais il y a pire ! Qui dit fiacre, dit cocher. Et là, c’est l’hygiène qui est en cause, sans compter la bonne moralité. Pas ragoûtants, les cochers de la station de fiacres de la place Vauban ! Car pour être cocher, on n’en est pas moins homme, avec des besoins tellement naturels. Alors, on se soulage, là où l’on peut, dans les rues avoisinantes. La bonne société s’en émeut. Non seulement les règles élémentaires de l’hygiène sont mises à rude épreuve, mais nos jeunes filles sont exposées à des spectacles qui sont autant d’atteintes à leur pudeur. Et sur ce dernier point surtout, on ne transigera pas. Il est donc décidé pour satisfaire à la fois à l’hygiène et à la morale, d’édifier à proximité de la station de fiacres, un lieu d’aisance public. La construction comprendra un urinoir en ardoises à cinq stalles et à effet d’eau, et un cabinet à deux compartiments avec installation de sièges à la turque en grès émaillé à chasse automatique. La vidange de l’urinoir et du cabinet d’aisance sera assurée par le tout-à-l’égout voisin. Pour la désinfection des lieux, on utilisera un nouveau désinfectant appelé crésyl, en remplacement de l’acide phénique ; ce désinfectant ayant donné dans les services publics de la ville de Paris, les meilleurs résultats.
Bêtes et hommes pourront boire à la fontaine-abreuvoir qui sera implantée sur le trottoir ouest du boulevard, juste en face d’un important groupe de maisons situé au n° 22 du boulevard. Et non pas sur le trottoir est, comme ce fut demandé, en raison de la proximité immédiate du tramway électrique et des précautions à prendre pour la sécurité, eau et électricité ne faisant pas bon ménage.

Au fil des années, le tramway, dans l’intérêt de la ville et de ses habitants, sillonnera l’ensemble des rues de l’agglomération, mais restera interdit de Croisette.
En 1929, la Compagnie des Tramways de Cannes subit de plein fouet la concurrence d’un nouveau moyen de transport collectif : l’autobus. C’est le début d’une suppression progressive des lignes. Le 25 avril 1931 marque la suppression totale du réseau qui s’achèvera le 11 mai 1933.
A la disparition du tramway, les rails seront, soit enlevés, soit recouverts de bitume. Le matériel sera vendu à des ferrailleurs. L’une des remorques de Cannes sera retrouvée dans un cimetière de voitures à Maisons-Alfort et rachetée en 1958, par le Musée des Transports.

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